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jeudi 7 avril 2016

Le huitième livre de Vésale

Le huitième livre de Vésale
Auteur : Jordi Llobregat
Traduction : Vanessa Capieu

Texte de présentation

Barcelone, 1888. Quelques jours avant l'ouverture de l'Exposition Universelle, Daniel Amat, un jeune professeur d'Oxford, est de retour dans sa ville natale pour assister aux funérailles de son père. Il y apprend que ce dernier, médecin dans les quartiers pauvres de la ville, enquêtait sur les meurtres mystérieux de jeunes ouvrières. Leurs blessures rappelant étrangement un ancien fléau ayant sévi il y a bien longtemps, la ville est la proie de toutes les superstitions.
À l'aide d'un journaliste et d'un étudiant en médecine, Daniel reprend les investigations et découvre bientôt que les crimes sont liés à un mystérieux manuscrit, oeuvre d'un anatomiste du XVIe siècle, Vésale. C'est dans les galeries de tunnels souterrains qui courent sous la ville que Daniel mettra à jour l'incroyable secret qui hante Barcelone.
Avec cette oeuvre monumentale saluée par une critique unanime, véritable labyrinthe de mystères et d'énigmes, Jordi Llobregat signe un thriller historique qui fera date. Au-delà de personnages aux ambiguïtés multiples, et d'une construction diabolique, il nous fait véritablement ressentir l'âme d'une ville, Barcelone, avant l'apparition de l'électricité, plus fascinante, sombre et baroque que jamais.

En complément

  • Vous pouvez consulter l'édition de 1543 du De Humani Corporis Fabrica sur le site Les Bibliothèques Virtuelles Humanistes (Centre d'Études Supérieures de la Renaissance de l'Université François-Rabelais de Tours).
  • Vous pouvez retrouver sur le site de la Bibliothèque interuniversitaire de Santé les actes des journées d'étude Vésale (2014) organisées par la Bibliothèque interuniversitaire de Santé et la Bibliothèque de l'Académie nationale de médecine et même télécharger le document complet.



Mon avis : Très Bien

Roman lu dans le cadre de l'opération Masse Critique Babelio. Je remercie Babelio et les éditions du Cherche-Midi de m'avoir sélectionnée et envoyé ce roman.

Direction Barcelone !
1888. À quelques semaines de l'inauguration de l'Exposition universelle qui se tient à Barcelone, la ville, en effervescence, achève les derniers préparatifs de cet événement capital. C'est alors que les quartiers pauvres de la ville sont frappés par une vague de crimes particulièrement sordides, toujours perpétrés selon le même mode opératoire : les corps des victimes – des jeunes femmes – sont retrouvés mutilés à proximité des égouts. Sous le choc, la population se met à évoquer de vieilles superstitions, comme celle du Gos Negre, molosse diabolique, qui serait de retour et affamé...
Frontispice de la Fabrica
Frontispice du
De Humani Corporis Fabrica.
C'est dans ce contexte troublé qu'arrive Daniel Amat, jeune professeur d'Oxford. de retour dans sa ville natale pour assister à l'enterrement de son père, un médecin réputé, il compte bien la quitter au plus vite tant de mauvais souvenirs s'attachent à elle. Mais sa rencontre avec le journaliste Fleixa, convaincu que son père a été assassiné en raison de l'enquête qu'il menait sur cette série de crimes, va le faire changer d'avis : avec l'aide de ce journaliste et d'un étudiant en médecine, Daniel Amat se lance dans une dangereuse enquête centrée autour d'un mystérieux manuscrit de l'anatomiste Vésale, qui le conduira, aux confins du fantastique, jusque dans les égouts de la ville, à la recherche d'un serial killer démoniaque...

Un objet livre séduisant
Sensible à l'aspect fabrication d'un livre, j'ai été immédiatement séduite par la couverture légèrement granuleuse et le choix d'un papier ivoire très agréable à l'oeil, qui rappelle la teinte d'un papier ancien. Cette fabrication soignée met bien en valeur la couverture qui prend l'aspect d'un manuscrit tout en lui associant une photo moderne d'un personnage qui semble venu d'un autre monde.
Voilà une fabrication bien pensée qui permet au lecteur de s'imprégner de l'atmosphère du livre avant même d'avoir commencé sa lecture.

Un thriller historique où tout est dans la suggestion...
La couverture et le résumé du livre pourraient laisser craindre au lecteur qu'il va assister à des descriptions sanguinolentes des corps découverts, comme c'est souvent le cas dans les romans policiers et les thrillers, mais ici point d'hémoglobine, et pourtant la peur et l'effroi sont bien présents ! En guise d'exemple, je vous conseille l'effrayant chapitre 15 et surtout le terrifiant chapitre 70. Ces deux chapitres démontrent tout le talent de l'auteur qui, faisant preuve de finesse et de subtilité, parvient à faire monter la tension à son paroxysme et à jouer avec les nerfs du lecteur uniquement par le biais de suggestions, de chausse-trappes, de rebondissements et d'une écriture assez froide et neutre, empreinte parfois d'un certain cynisme.

Un page-turner, un roman qu'on ne peut pas lâcher !
Divisé en dix grandes parties datées par rapport au temps qu'il reste avant l'inauguration de l'Exposition universelle, ce roman se compose ensuite de chapitres courts, chacun décrivant les actions d'un personnage en particulier, l'ensemble formant l'histoire en parallèle de tous les personnages du roman. Outre un bon repérage temporel, cette structure chronologique, tel un sablier, agit sur le lecteur en le sensibilisant au temps qui s'écoule irrémédiablement, faisant progressivement monter la tension à mesure que l'échéance se rapproche...

Gravure de De Humani Corporis Fabrica
Gravure extraite du
De Humani Corporis Fabrica.
Quant à la succession des chapitres courts, elle produit un rythme saccadé qui devient de plus en plus effréné au fil du roman. Il n'y a pas un seul temps mort, chaque chapitre apporte sa pierre à l'édifice, résolvant ou complexifiant et démultipliant l'intrigue principale, jouant sur les fausses pistes et les rebondissements qui s'enchaînent. le suspense est permanent et tient en haleine le lecteur : à peine finit-on un chapitre qu'on ne peut s'empêcher de se dire : "Allez, encore un, il est court et puis je m'arrête...", sauf qu'on n'arrive pas à lâcher le livre. En effet, l'auteur sème des indices par-ci par-là, nous encourageant à jouer au détective, mais impossible de trouver le criminel avant la fin de l'histoire tant l'auteur maîtrise magistralement son intrigue. Et quelle surprise lorsqu'on découvre l'identité du coupable et ses motivations ! Même si la fin est pour le moins étrange, à la limite du surnaturel donc peu crédible – le fantastique n'étant vraiment pas ma tasse de thé –, elle a le mérite d'être vraiment originale et de dénouer tous les mystères qui parcourent ce roman et qui s'imbriquent parfaitement !

L'écriture, dont j'ai déjà un peu parlé, participe également au bon rythme du roman. Fluide, directe, simple sans être simpliste et très visuelle, elle instille rapidement une inquiétude latente et une tension sourde, et mêle habilement dialogues et descriptions. Ces dernières sont surtout liées à l'action et non à des descriptions statiques de paysages, de lieux ou de personnages, l'auteur ayant cette capacité à rendre l'atmosphère d'un lieu ou à décrire un personnage en très peu de mots et à l'aide de phrases courtes.
Le choix d'un narrateur extérieur à l'histoire, adoptant un point de vue omniscient, renforce cette inquiétude : ce narrateur dont on ignore l'identité sait tout des personnages et de leurs sentiments, il semble tout-puissant, décrivant les événements qui se déroulent sous ses yeux et plongeant dans leurs pensées. Cela fait froid dans le dos !
Une écriture efficace... et une belle traduction qui respecte l'univers de l'auteur et parvient à restituer dans un cadre ibérique une atmosphère un brin gothique digne des romans britanniques du XIXe siècle !

Un cadre historique et géographique original
Londres ? Paris ? New York ? Rome ? Eh non, l'auteur a choisi de situer l'action de son thriller à Barcelone quelques semaines avant l'inauguration de l'Exposition universelle de 1888. Et la capitale catalane au XIXe siècle est loin de ressembler à la Barcelone ensoleillée du XXIe siècle ! En effet, cette Barcelone pluvieuse et brumeuse, bien souvent sinistre et inquiétante, voire poisseuse, m'a souvent fait penser à la ville de Londres à la même époque, si souvent dépeinte dans les romans historiques.

Décrite de manière scrupuleuse, la ville présente un double visage, une face ancrée dans le passé et l'autre tournée vers la modernité. S'il nous est difficile aujourd'hui d'imaginer à quel point les Expositions universelles étaient des événements cruciaux pour le développement économique et le rayonnement international d'une ville et plus largement d'un pays, ce roman nous montre bien la frénésie et les tensions qu'elles provoquaient.
Dans le cas de Barcelone, les autorités de la ville se lancent dans une politique de grands travaux avec la construction de nouvelles infrastructures, d'immeubles et équipements mais aussi, élément important dans ce roman, l'installation des premiers éclairages électriques dans certains quartiers de Barcelone... tandis que les quartiers pauvres de la ville restent à l'écart de ce prodigieux développement et de cette énergie créatrice. Dans ces bas-fonds inquiétants règnent l'insalubrité, l'insécurité, la misère, l'inculture et les superstitions. En nous faisant passer avec beaucoup d'aisance des quartiers aisés aux bas-fonds de la ville et vice versa, l'auteur nous fait découvrir la société barcelonaise d'alors, toute aussi disparate et diverse que de nos jours : aristocrates, hommes d'affaires, hommes politiques, industriels, ouvriers, prostituées, professeurs, médecins, journalistes, brigands, policiers, artisans...

Vue des pavillons dans le parc de la Citadelle
Vue générale des pavillons de L'Exposition universelle
dans le parc de la Citadelle (1888).

Des personnages ambigus
Cette dualité qui caractérise la ville de Barcelone se retrouve également dans les personnages, en particulier chez les trois personnages principaux : Daniel Amat, professeur d'université taraudé par la culpabilité et son ancien amour en la personne d'Irene, le journaliste Fleixa, anti-héros tant sur le plan physique que moral, et Pau Gilbert, le mystérieux et très doué étudiant en médecine. N'oublions pas la sensible Irene, au premier abord soumise à son odieux mari Bertomeu Adell. Ni tout blanc, ni tout noir, ces héros sont loin d'être parfaits et portent en eux une part d'ombre, dissimulant un secret ou bien luttant contre leurs propres démons (culpabilité, alcool, jeu...). Des personnages bien incarnés et bien mystérieux qui se dévoilent au fil du roman, mais à chaque fois qu'un secret est dévoilé, un pan de la vérité semble apparaître pour mieux disparaître en nous menant vers un nouveau mystère !

À travers ses personnages, l'auteur nous fait découvrir le milieu médical et universitaire de cette fin du XIXe siècle, un univers assez sclérosé et figé puisque, comme l'indique l'un des membres du comité de direction de l'université, "les femmes ne peuvent... ne peuvent pas être médecins, et encore moins chirurgiens [...] C'est... c'est proprement inconcevable. Dieu du Ciel ! Votre caractère n'est pas préparé, votre entendement clairement limité. Votre place est à la maison, à prendre soin de votre famille." Ce machisme stupide n'était pas réservé à la seule sphère médicale, il était également en oeuvre dans l'univers familial, la preuve en est les relations orageuses qu'entretiennent Irene et Bertomeu Adell qui n'hésite pas à la frapper dès qu'il sent la moindre velléité d'émancipation ou le moindre désaccord.

Portrait d'André Vésale
Portrait d'André Vésale
extrait de la Fabrica.
Au-delà du XIXe siècle, en remontant plus loin dans ce temps, surgit un personnage bien mystérieux, le fameux André Vésale dont plusieurs personnages se disputent l'un de ses manuscrits. Éminent anatomiste du XVIe sicle, André Vésale a remis en cause les affirmations de Galien, qui était la référence en médecine depuis des siècles ! Pour cela, il n'a pas hésité à braver les interdits et à procéder à des dissections de cadavres. Ses observations lui permirent d'ouvrir la voie à une nouvelle méthode pour l'étude de l'anatomie. Le De Humani Corporis Fabrica (la Fabrique du corps humain, couramment appelé la Fabrica) est considéré comme le premier traité moderne d'anatomie : sept livres de presque sept cents pages abondamment illustrés de gravures. Une véritable révolution que ne lui pardonnèrent pas ses confrères : obligé de quitter sa chaire à Padoue, il se mit au service du roi Charles Quint en tant que médecin. À travers ce thriller, c'est toute l'histoire de ce personnage emblématique et de sa pensée originale qui est retracée de manière claire et intéressante.

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En conclusion
Points forts :
  • Un scénario solide et bien maîtrisé.
  • Des repères temporels qui structurent bien le texte.
  • Un cadre historique et géographique inédit.
  • Un suspense haletant et continu, créant une inquiétude et une tension latentes qui ne font que progresser au fil de la lecture.
  • Une description passionnante de Barcelone, loin des clichés de la ville ensoleillée.
  • Une intrigue démultipliée en de multiples énigmes, toutes aussi intéressantes les unes que les autres.
  • La force de l'écriture et du style pour créer l'effroi.
  • Des personnages mystérieux et rendus réalistes par leurs sentiments.

Points faibles :
  • Le roman est basé sur des faits historiques (Exposition universelle de 1888) et se déroule dans une ville réelle (Barcelone) : l'introduction de quelques éléments surnaturels crée une petite rupture avec la réalité et produit une sensation d'invraisemblance un peu gênante pour les lecteurs peu attirés par le fantastique.

http://www.babelio.com/

https://www.cherche-midi.com/

Caractéristiques techniques

Livre papier

Éditeur : Le Cherche-Midi
Date de parution : avril 2016
Couverture : brochée
Format : 14 cm x 22 cm
Pagination : 624 pages
ISBN : 978-2-7491-4508-2

Livre numérique

Éditeur : Le Cherche-Midi
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